Éclairage sur la baisse des marchés et la baisse du pétrole

Éclairage sur
Monde

L’alliance OPEP-Russie n’a pas survécu.

Au moment où les effets, encore indécis, de l’épidémie mondiale du virus sur la croissance, appelaient à une posture commune des principaux producteurs de pétrole, hors Etats-Unis, c’est au contraire le constat d’un échec à se coordonner que les marchés financiers actent en ce début de semaine : la Russie n’a pas souhaité baisser son niveau de production et a empêché l’OPEP de reconduire ses précédentes mesures de baisse au-delà de l’expiration de fin mars 2020. Depuis 2016, elle participait malgré le mécontentement de ses propres champions nationaux, à l’effort de régulation de l’équilibre offre-demande. En effet, la Russie temporisait avec l’OPEP la hausse de production de pétrole de schiste américain en attendant une hypothétique reprise de la croissance de la demande d’hydrocarbures supposée absorber l’offre de ce nouvel entrant. La Russie a donc considéré le manque de résultat de cette stratégie et décidé de préserver ses recettes en augmentant ses volumes. De fait, l’Arabie saoudite, producteur à coûts bas, a décidé de reprendre l’option d’augmenter son offre à partir de ses capacités de réserve et contraindre ainsi les producteurs à coûts élevés, et ce au prix d’un effondrement des cours mondiaux

Le pétrole est l’une des 3 clés de nos Perspectives Économiques et Financières avec les matières premières et le dollar depuis de nombreuses années. C’est une clé majeure qui conditionne à la fois la demande des consommateurs et des industriels ainsi qu’une partie des transferts de richesse dans le cadre d’un cercle vertueux entre pays producteurs et consommateurs. Il est aussi un enjeu géostratégique au centre de nos efforts pour comprendre le monde. L’effondrement de son prix appelle donc à une mise en perspective particulière.

On doit s’interroger en effet sur la non reconduction des quotas, un tournant stratégique pour l’Arabie saoudite. Les acteurs du marché pétrolier semblent se diriger vers des politiques de maximisation de leurs parts de marché comme lors de l’épisode 2014-2015 (la référence WTI était alors passée de 100$ à 40$). Ainsi, le royaume saoudien a annoncé offrir des rabais substantiels (« discount ») aux acheteurs asiatiques et surtout européens (la concurrence russe de la référence  « Oural » est visée), comme il l’avait fait en 1986, quand le prix du baril était tombé de 30$ en décembre 1985 à 10$ au plus bas d’avril 1986, et marque donc un arrêt total de sa politique de contrôle de l’offre mondiale. Les estimations de point mort pour les budgets saoudien et russe sont respectivement de près de 80$ et 45$. Nous sommes donc bien en deçà de cette zone de confort. Il semble que les priorités géostratégiques de ces derniers ne soient plus alignées et aient mené à cette situation non coopérative. La Russie, forte de ses réserves financières accumulées et bénéficiant d’un Rouble faible, semble attachée à lutter contre la hausse des parts de marché américaines des producteurs de pétrole de schiste au moment où la compagnie russe Rosneft souffre de sanctions américaines, tout comme le projet de gazoduc Nord Stream 2 (qui devait permettre l’acheminement de gaz vers l’Allemagne) ou leurs actifs vénézuéliens. On rappelle que les seuils de rentabilité des producteurs de pétrole de schiste américains sont de 40-45$. Ils semblent directement visés par la Russie et indirectement par l’Arabie saoudite, tous les 2 à la manœuvre d’un nouvel ordre pétrolier. Au-delà du marché du pétrole, nous serons ainsi particulièrement attentifs à la spirale du marché du crédit (l’énergie représente 9,5% et 12,5% des indices américains des catégories investissement et haut rendement) sur le secteur bancaire ainsi que sur toute la chaîne d’acheteurs de dettes titrisées.

Les places financières avaient été profondément affectées par les effets des mesures de confinement sur les chaines d’approvisionnement. Cette épidémie révélait une situation structurelle déjà dégradée et des marchés complaisants avec les risques sous-jacents à des acteurs publics et privés endettés. Ce choc pétrolier apporte un nouvel élément dépressif et déstabilisant en plein mouvement de transition énergétique. L’extrême fragilité de l’environnement  financier dans lequel il se manifeste explique l’ampleur de la réaction de ce dernier.

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